Thérèse Desqueyroux, François Mauriac

Aaaah François Mauriac…
Je pense que j’ai eu un coup de foudre pour ce monsieur moustachu à la production littéraire impressionnante. Non, en fait j’en suis sûre.

Ce jour-là, j’étais dans une grande surface de type très grande surface, je déteste ça et il est absolument certain que j’ai dû me retrouver là à l’insu de mon plein gré.
Au détour d’un rayon, entre le pâté et les pochettes pour ordinateur, je tombe sur Thérèse.
Mais si, Thérèse ! Thérèse Desqueyroux !
Elle était là, entre la biographie d’un chanteur connu et une énième « oeuvre » oubliable d’un Youtubeur oubliable.
J’ai pris Thérèse dans mes mains et là, d’un coup, m’est revenu en tête la petite voix chantante d’un critique cinéma bien connu (et adoré de moi-même) qui analysait le film tiré du livre.
On ne va pas épiloguer sur le fait qu’un film est toujours moins bon que le livre dont il est tiré. Ou pas. Ou peut-être que c’est très sûr que si. Bref, j’ai dit qu’on ne le ferait pas.

Thérèse Desqueyroux, c’est le titre d’un roman de François Mauriac écrit en 1927.
Thérèse, c’est une femme comme il en existe plein. Et peut-être encore plus à l’époque où se déroule l’histoire (qu’on devine contemporaine à celle de Mauriac).
C’est une femme qui n’a pas choisi. Une femme qui fera bien ce qu’on lui dira de faire et qui n’a que le loisir de se taire et d’accepter. Enfin, accepter… si possible.
Pour une histoire de propriétés de terres couvertes de pins, Thérèse est mariée à Bernard Desqueyroux. Tout deux sont nés dans de bonnes familles, de notables ou encore de bourgeois d’Argelouse.
Voilà pour le décor très sommaire.

L’histoire, elle, commence réellement dans une calèche. Thérèse revient d’un procès, le sien ? C’était en tout cas un non-lieu.
Je brise ce suspens insoutenable, c’était bien le sien, de procès.
Thérèse est sur la route du retour  vers Argelouse, où Bernard l’attend. Enfin, on ne sait pas trop si il l’attend vraiment, mais en tout cas, il est là.
Elle a donc quelques heures de calèche pour préparer sa défense auprès de son époux. Comment faire comprendre à un homme lourdaud, animé par à peu-près rien à part la chasse, incompétent en sentiment amoureux, zéro pointé en communication, à la ramasse sur le plan relationnel, faisant vivre sa mère sous le même toit (je crois que ça c’est le pompom quand même) jusqu’où peut mener le sentiment d’enfermement, de solitude, d’incompréhension, de malaise et de mal-être total ?
Dans ce cas-ci, ce malheureux sentiment qui anime Thérèse l’a amené loin.
Elle a empoisonné son mari. Ah, quand je disais loin, c’est loin (il faut me croire parfois).

Elle n’a pas pu empêcher sa main d’égrener encore plus de gouttes de digitaline dans le verre de son mari. Comment lui expliquer que ce n’était pas vraiment prémédité ? Que c’est comme si c’était son corps et son cerveau qui décidait pour elle ? Que c’est comme si son être le plus profond, la sachant si mal, avait voulu agir pour la sauver de cette situation ?
Du fond de sa calèche, Thérèse tente de construire une explication des plus honnête pour Bernard. Voilà, c’est ça, elle va lui dire la vérité vraie, elle ne peut de toute façon que faire cela. Que pourrait-elle inventer d’autre ?
Elle sait ce qu’elle a fait. Thérèse est lucide, elle ne fuit pas la réalité. Thérèse est de ces femmes courageuses, qui prennent la réalité par les épaules et la retourne pour mieux la voir.

Peut-être Bernard comprendra-t’il que la vie de Thérèse était murée, sans horizon, sans fenêtres, sans lumière… Peut-être, sans aller jusqu’à pardonner, se mettra-t’il à la place de sa femme le temps d’une demi-seconde ?
Peut-être…

Pour ne pas choquer la bienséance (foutue bienséance!), il est hors de question que le couple Desqueyroux se sépare après le procès. L’enfer de Thérèse continue donc, en bien pire.
Quand allez-vous comprendre que Thérèse et Bernard représentent deux entités absolument pas programmées pour vivre ensemble ?
Il faudra même qu’ils apparaissent au bras l’un de l’autre le dimanche à l’église.
Le qu’en dira-t-on est presque un personnage à part entière dans cette histoire, et un personnage qui a beaucoup d’influence… On pourrait presque le nommer Maire du village.

Même si Thérèse est froide, presque glaciale, on ne peut pas faire autrement que se mettre à sa place. Comment réagir quand aucune issue à cette vie moribonde ne semble se présenter ? Comment réagir quand Anne, sa meilleure amie qui se trouve aussi être la soeur de Bernard, connait le grand amour dans les bras de Jean Azévédo ? Qu’elle inonde Thérèse de lettres relatant ce sentiment, inconnu d’elle ?

Oh mais bonjour, vous êtes la bienséance c’est cela ? Ca faisait longtemps, tiens.
Oui, car figurez-vous que le fils Azévédo n’est pas assez bien pour Anne Desqueyroux, et que c’est Thérèse qui est chargée de faire revenir Anne à la raison.
« Mais si, Anne, tu vas voir, le mariage arrangé, c’est génial, regarde comme je m’éclate! »
Autrement dis, elle va devoir enlever à son amie ce sentiment merveilleux qu’elle-même ne connait pas et ne rêve que d’expérimenter. Dur.

Je ne m’étendrai pas sur la vie de Thérèse à son retour du procès, il faut lire pour comprendre à quel point ce non-lieu correspond en réalité à la peine capitale.

La fin pourrait apparaître comme une fin heureuse, l’espace d’un instant — une demi-seconde — Bernard a tenté de comprendre sa femme, de voir à travers ses yeux,  il a essayé de mettre de côté ses idées pré-conçues, de descendre du pied d’estal sur lequel il est monté tout seul, en somme, de se remettre en question, et puis en fait non.
Voilà, il ne fera pas cet effort, et maintenant c’est trop tard.

Je dédie ce texte à mon Grand-père qui m’a regardé avec des yeux grands comme ça quand je lui ai dit que j’aimais lire Mauriac : « Mais enfin, on nous forçait à lire ça à l’école et c’était pénible! »
Il a souvent raison mais peut-être pas cette fois.

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