L’Amant, Marguerite Duras

Bon. Je te le dis tout net, ça va être compliqué. Mais on va s’en sortir, car nous sommes forts, toi et moi, deux êtres se drapant dans le courage et la bravoure, ne reculant devant rien (sauf peut-être devant le tome 1 des Piliers de la Terre — et encore), faisant fi de tout et surtout de l’Amant de Marguerite Duras.

J’ai acheté ce bouquin au sommet d’Angoulême. Il faisait très chaud et dans la voiture, je venais de finir « Dans un mois, dans un an » de Françoise Sagan. Si tu te sens d’humeur aventureuse, tu peux scroller et lire l’article juste en dessous.

Et bon, il faut bien que je l’avoue, j’ai acheté un livre neuf.
Non, mais il ne manquerait plus que je lise un auteur vivant tant que nous y sommes.
Mais il était là, si beau dans son habit blanc (Les Editions de Minuit, voilà, voilà) (si cher), que je n’ai simplement pas pu résister. Et attends la suite. Il y avait un bandeau sur ce livre. Un bandeau. Je hais les bandeaux. Ca ne sert à rien, à part à compliquer la prise en main de ce pauvre bouquin qui n’a rien demandé, mais maintenant que j’y pense, on peut le plier en deux et en faire un marque-page. Voilà pour toi, bandeau de malheur. Je devrais en faire un tuto sur Youtube, tiens. Je l’appellerai « DIY marque-page prix Goncourt ». Si ça tombe, ça ferait des vues.

Si c’est fort heureux que nous sommes forts, c’est parce que M.D nous charrie en Indochine, au plus profond de ses souvenirs, ce genre de souvenirs tellement forts et importants que tout ce qui vient après ne compte pas — c’est elle-même qui le dit.
Et je ne sais pas pour toi, mais souvent les souvenirs déboulent dans un ordre tout relatif, qu’on prend pour le déroulé exact des choses (alors que non pas du tout), et il en va de même pour L’amant. Duras nous livre des souvenirs qu’on ressent comme étant tellement forts et importants pour elle qu’on se sent tout petit. Enfin, moi je me suis sentie lilliputienne, vois-tu.

Marguerite Duras est née en Indochine française, à Saigon. C’est là que ses parents se sont portés volontaires pour s’installer et travailler.
Son père meurt et tout d’un coup, elle a quinze ans et demi.

Elle est inscrite dans un lycée pour étudier les mathématiques (mon dieu mais quelle horreur).
La petite Marguerite a autant la bosse des maths que moi un matin de guinze et rêve de devenir écrivain. Ce qui claque quand même plus que prof de math, quoi. Pardon pour vous, les profs de math.

Et puis un beau jour, (enfin… beau, ça dépend des points de vue, Marguerite Duras Mère ne partagerait que moyennement mon point de vue), elle rencontre un Chinois. Il est riche, très riche et plus âgé qu’elle (bon ok, beaucoup plus âgé qu’elle)… Commence alors un mignon idylle de presque deux ans.
Deux années pendant lesquelles il vient la chercher en grosse voiture devant le lycée (pour crâner, c’est le top quand même), l’initie aux plaisirs charnels et l’emmène dans de grands restaurants climatisés avec toute la famille Duras.

La famille Duras.

Parlons-en!
Son père est décédé, nous l’avons dit. Il reste dès lors la Mère, Pierre, le frère le plus âgé et enfin Paul, le petit dernier… Marguerite a pour Paul une admiration sans limite. Et pour Pierre… une peur sans limite. L’aîné est violent, tyrannique, et a vite décidé d’user de l’argent de l’amant chinois de sa soeur pour éponger ses propres dettes. Un homme charmant, vraiment.
Paul va malheureusement mourir assez rapidement, ce qui laissera Marguerite seule, puisqu’elle ne considère pas Pierre comme son frère.

Et enfin la Mère. Une des figure majeure de ce roman et de la vie de Duras. Dans toute les vies, la Mère occupe une place centrale, c’est comme ça, le lien est simplement trop fort que pour être ignoré. Il peut par contre être malsain, sournois, vicieux, terriblement loin d’un lien mère-enfant ordinaire. C’est ici le cas. La mère de Marguerite est en proie à de terribles pensées dépressives, elle se noie et emporte avec elle sa fratrie. La famille rencontre par ailleurs de gros problèmes d’argent… Et cette mère ne tique donc qu’à moitié lorsque le riche amant couvre Marguerite et sa famille d’argent et de présents. Vénale, dis-tu ?
C’est la première fois que je rencontrais la Mère de Marguerite Duras et il faut que je te dise qu’elle m’a fait froid dans le dos. Mais vraiment.
Une mère au final fort peu protectrice et tellement intéressée faisant passer son propre intérêt avant la sécurité de sa fille.
Non mais attends, si j’avais une fille de 15 ans et demi qui sortait avec un bellâtre faisant le double de son âge (on ne dit pas clairement son âge dans le livre, ou c’est possible que je ne l’ai pas retenu), quand bien même serait-il riche des milliards, c’est fort possible qu’elle soit consignée dans sa chambre jusqu’à Noël 2025 au pain sec et à l’eau.
Ou alors, je suis déjà has-been. Une vieille conne.
Toujours est-il que son attitude m’a fait peur.

Je ne sais pas toi, mais quand je lis un livre, je vois tout.
Non, non, je ne suis pas folle.
Mes yeux lisent, une partie de mon cerveau enregistre, comprend (enfin pas toujours, exemple : « Lazare » de Malraux — je n’ai rien compris) et une autre partie joue la scène en simultané (c’est trop génial).
Ce que j’ai vu dans l’Amant ne m’a pas apaisé comme font parfois certains livres. J’ai vu les souvenirs un peu glauques de Duras, j’ai vu l’amant et la chambre d’hôtel, les coups de Pierre, la Mère flippante, le bac sur le Mékong, la mousson. C’était humide et un peu triste.

Quand je te demandais d’être fort, c’est parce que les souvenirs ont parfois du mal à remonter (ils doivent revenir d’Indochine, c’est loin quand même), c’est donc parfois dur à lire, à suivre, à recouper, à démêler et à mettre dans le bon sens. En tout cas, la partie mise en scène de mon cervelet a fort fort chauffé.
Mais c’est aussi pour ça que je m’en souviendrai. Le fait d’en avoir appris bien plus sur l’enfance de Duras me font voir les autres livres que j’ai lu d’elle sous un autre angle. Oui bon, c’est peut-être stupide de faire ça, mais je ne fais pas exprès.

Je te laisse avec cette image : le Mékong bouillonnant, vaporeux, le bac voguant, une petite fille habillée comme une dame à bord, sur la berge, une longue voiture noire avec chauffeur, se découpant dans les vapeurs du fleuve, une première rencontre imminente.

Et je vais de ce pas voir ce qu’Annaud a fait de cette image.

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