A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Hervé Guibert

C’était un jour gris de 2011. Ma colloc de l’époque m’avait légué un vieux bouquin chiné dans un Pêle-Mêle bruxellois pour deux francs six sous — 5 euros précisément, m’apprend le gribouillis au crayon sur la première page, que je n’ai jamais pris la peine d’effacer.
Je revois encore son geste d’abandon désinvolte, comme si elle larguait un boulet résolument trop lourd.
« — Tiens, j’ai ce livre en trop pour le cours de littérature, tu n’as qu’à le prendre si tu veux. »
J’étais en rade, pour tout te dire. J’ai donc accueilli ce petit délaissé dans mon giron sans trop rien en attendre. As-tu déjà remarqué que les plus belles rencontres se font systématiquement quand on en attend absolument rien grand chose ? Oui, je sais que tu te dis que oui.

J’ai pu vérifier ce fameux précepte dans la vie vraie et dans celui des bouquins. Tu auras compris que c’est en attendant rien de rien, en ne connaissant même pas le nom de cet auteur, que j’ai ouvert ce livre en commençant par la page notifiée du fameux 5 € en me félicitant de n’en avoir du payer aucun. Ce livre, c’était A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie écrit par un certain Hervé Guibert, inconnu au bataillon (non juste de moi à l’époque en fait).  Je ne savais rien de sa vie, à cet Hervé, était-ce une autobiographie, en tout cas le titre me plait bien, j’espère que ça ne va pas être trop soporifique, j’ai déjà sommeil… marmonnait mon cerveau encore calme.

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1990. Découverte d’une maladie étrange jusque là absolument inconnue. Tu situes le contexte ?
Oui, oui c’est bien du sida dont ce bouquin parle. C’était ma première confrontation à un témoignage d’une personne atteinte de ce mal. Et comment dire? Je n’en suis pas vraiment ressortie indemne. Hervé nous parle de lui, de sa maladie, par le prisme tout d’abord de la progression dans le corps de son ami Muzil.
Muzil, il faut que tu saches, c’est Michel Foucault. Si si. Muzil et Hervé étaient de grands amis, admirateur chacun du travail de l’autre. Mentor pour l’un, conseiller pour l’autre. Amis pour les deux.
Mais de ces amitiés qui traversent tout, les années, les engueulades, les différents, tout je te dis.
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On est en 1990, le grand Michel Foucault est atteint du sida et crois-moi que ça jazzerait si ça se savait.

A sa mort, ses proches ont d’ailleurs insisté pour que la mention « sida » soit effacée et remplacée par dieu sait quoi sur son acte de décès. Tu comprends, à l’époque, c’était honteux, vraiment déplacé. Chut surtout.

Muzil crache donc ses poumons au fil des premières pages sans que cela l’inquiète de trop. Hé bien non, on ne savait pas trop à ce moment-là. Hervé, quant à lui, vit sa vie à 100 à l’heure comme disent les vieux et si tu vois ce que je veux dire. Il multiplie les relations non protégées avec des inconnus d’un soir et son compagnon de toujours, Jules.

Un jour, il découvre un ganglion un peu gros à son goût… C’est le début de la déconvenue si je puis dire.Je n’aime pas trop parler de style, de figure de style, de construction de phrases et tout le tintouin, non moi ce je veux, c’est te livrer ma rencontre avec ce livre, comment je l’ai vécu et en suis ressortie, par mes mots. Si c’est égocentrique ? Non, je veux juste susciter en toi l’envie de découvrir ces écrits en espérant qu’ils changent aussi un peu ta vie.Mais ici, je suis désolée, on ne peut passer à côté du fameux « style » du sieur Guibert.  Fortement inspiré d’un autre sieur : Thomas Bernhard (note à moi-même : inscrire ce jeune homme sur la liste des auteurs à lire. Ne pas oublier. Merci)

Parce que voilà, Hervé n’a pas le temps, il sait qu’il a de grandes chances de mourir, et finir son livre — en écrire d’autres aussi? — est son souhait le plus cher. Et donc, pas de temps pour les pauses, les point n’existent pas et une phrase peut facilement faire 15 lignes. Fatiguant ? Non, pas du tout. Encore plus prenant. Haletant. Pressant. Très franchement, j’avais peur d’arriver à la fin et de découvrir une phrase inachevée, perdue sur une page, sans même un point.
Heureusement, il n’en est rien. Il a pu aller au bout de son entreprise et même écrire d’autres livres (dont deux qui complètent cette sorte de trilogie : Le protocole compassionnel, écrit en 91 et L’homme au chapeau rouge, 92 quant à lui.) Ce livre est terriblement « réaliste ». Le sida vu de l’intérieur. Les coulisses de la maladie.
La face B de ce mal dont tout le monde connait désormais le nom.  Comment vivre en sachant que son soi intérieur est déjà en train de partir, d’être rongé ? Comment réussir à s’habiller et sortir dans la rue quand on sait que son taux de T4 est en chute libre ? Personne ne sait, ni Hervé, ni Muzil, ni Jules ni personne. Ce sont ces interrogations qu’Hervé Guibert nous communique de manière presque journalière. Chaque prélèvement sanguin est détaillé, chaque visite chez ses médecins, chaque détour par l’hôpital, chaque nouvelle dégradation physique, morale aussi, tout.On en apprend tellement sur cette « maladie » (oui, car le sida en lui-même est une accumulation de maladie que l’organisme en déroute n’a pu gérer puisque attaqué de toute part.)
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Bon, mais qui est cet ami mentionné dans le titre alors ? Qui de surcroît ne lui a pas sauvé la vie ?
Cela aurait-il donc pu être possible ? Comment ? Pourquoi ?
Il s’agit du richissime Bill (qui n’est sûrement pas son vrai nom, comme aucun dans ce livre), ami de longue date d’Hervé. Ce Bill connait un certain Melvil Mockney (en fait, Jonas Salk, le découvreur du vaccin contre la poliomyélite) avec qui il travaille au USA sur un vaccin contre le sida.
Bill lui promet de le vacciner, et si les procédures pour que le vaccin arrive en France mettent trop de temps, il le mettrait dans un avion direction les States pour le faire vacciner lui-même par Mockney. Voici la promesse que Bill fait miroiter à Hervé… Je pense que tu te doutes de la suite.J’aimerai au passage saluer la prouesse de Guibert qui à su rendre figuratif le concept de tristesse par ces mots :
« Dans la cour de l’hôpital éclairée par ce soleil de juin qui devenait la pire injure au malheur, je compris, pour la première fois car quand Stéphane l’avait dit je n’avais pas voulu le croire, que Muzil allait mourir, incessamment sous peu, et cette certitude me défigura dans le regard des passants qui me croisaient, ma face en bouillie s’écoulait dans mes pleurs et volait en morceaux dans mes cris, j’étais fou de douleur, j’étais le Cri de Munch. »
Le Cri de Munch.
Merci de m’avoir arraché par trois fois les larmes en lisant ces mots, dont une fois dans un train bondé.
Merci d’avoir par cette image pu combler ce que je ne savais ressentir face à la perte d’un être aimé cette même année grise de 2011.

 

Hervé Guibert était également photographe.
Ici : Autoportrait de lieu et date totalement oubliés, 1990

 

L’ami, 1979

 

 

Isabelle, 1980

 

 

Sienne, 1979

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