Le procès, Franz Kafka

Bon. Je te le concède bien volontiers.
Je n’ai pas commencé par le plus simple, ni le plus tranquille, j’ai encore moins choisi un texte où l’écriture glisse toute seule, qu’on lit sans s’en rendre compte pour inaugurer ce blog… Non.

C’est bien fait pour ma pomme, tiens.

Mais voilà, ça valait tellement la peine de suer des litres sur ces vieilles pages jaunies.

J’ai fait la connaissance de Kafka il y a quelques années avec sa fameuse Métamorphose, que j’avais lue car je me disais que « bon, quand même, je ne peux décemment pas mourir (en fait, je suis jeune, rassure-toi) sans m’y frotter ». Ca avait été une expérience hors du commun. (Tu verras que je ne suis jamais dans la démesure, jamais.)

Donc, logiquement, quand j’ai vu Le procès sur une brocante, j’ai sauté dessus. Il était juste comme j’aime, une vieille édition, jaunie, avec le nom d’un inconnu inscrit à la main en première page. Barré. Deux fois. Avec d’autres noms ajoutés en dessous. Bref, il avait voyagé et j’adore me dire qu’il continuera son voyage quelques temps avec moi.

Je m’y suis donc mise en me disant « Franchement, ça va être peanuts, comme avec la Métamorphose ». Doigts de pieds en éventail, en faisant la roue, le grand-écart, du shopping en ligne et Secrets d’Histoire en fond.

Haha. Franz aurait bien ri.

Avec Le procès, on ne perd pas de temps puisque Joseph K. se fait arrêter en pyjama chez lui, sans même avoir déjeuné (c’est hardcore, quand même) par deux inconnus dès les premières pages.
« Pourquoi? Pourquoi ? » s’insurge t-on intérieurement. Il a pourtant l’air sympa ce Joseph. Il travaille dans une banque, paye son loyer, est gentil avec sa vieille logeuse (on dit de lui qu’il est un peu fayot mais bon, on lui pardonne). Lui-même s’indigne et exige de connaître des raisons d’un tel foutras.
« Tu attends les instructions de la commission d’enquête et tu la boucles. » En gros, ce fut la réponse.

Alors forcément Joseph, il se demande bien ce qui lui vaut de telles déconvenues. Est-ce parce qu’il a dragouillé sa voisine de palier, Mlle Bürnster ? Ou parce qu’il a grillé un feu rouge ? Roulé trop vite sur le périph ? Joseph tout entier n’est qu’interrogation.
La convocation pour le 1er interrogatoire arrive rapidement. Elle a lieu un dimanche matin (encore un truc bien hardcore).

On avait flairé le doux parfum d’absurde si caractéristique à Kafka dès l’arrestation de K. mais on accélère le rythme puisque cet interrogatoire se déroule dans un vieux grenier poussiéreux avec une assemblée composée de gens vieux et fort agités. K. arrive suant et énervé, il s’est en effet perdu puisqu’on ne lui avait donné ni heure exacte ni adresse précise (merci, c’est sympa).
La foule a l’air folle de rage contre lui. Joseph plaide fermement son innocence bien que ne sachant toujours pas de quoi il est accusé (on se dit que ça doit quand même être grave).

« Innocent de quoi? » lui demande-t’on même dans l’assemblée.

On est alors embarqué sans s’en rendre compte dans un train direct et sans clim pour le cauchemar absurde et tout éveillé du pauvre Joseph. Comme lui on y est monté, on nous a fait attacher nos ceintures et celles-ci ne se rouvriront qu’à l’arrivée. Si on survit jusque là.
K. tente ensuite de demander une entrevue avec le juge d’instruction mais celui-ci est introuvable (c’est ballot quand même!), il apprend dans le même temps que le grenier crado qui a été le théâtre de son premier interrogatoire est loué à un assistant de justice et sa femme qui doivent déménager à chaque fois que le tribunal est occupé (dieu que c’est fort pratique) et que les livres se trouvant sur le bureau du juge sont en fait des magazines de cul (c’est du propre).
Il se demande aussi qui diantre sont ces gens qui errent dans les couloirs du grenier-tribunal et apprend que ce sont d’autres accusés qui attendent des nouvelles de leur procès.
L’atmosphère est tellement étouffante dans ce grenier que K. fait un malaise. Son corps jusque là infaillible est mis pour la première fois à mal par un système judiciaire plus qu’étrange.

Bon moi, là, je me serai quand même dit que ça parait fort mal engagé, ce procès. (Comprendre : je serai en position latérale de sécurité, dans un coin de ma maison en appelant ma maman). Mais Joseph, lui, est apparemment un éternel optimiste. Il attend la suite, prend un avocat (qui ne sert à rien selon lui), continuer d’aller travailler, prend sur ses heures de boulot pour étudier le procès (mais que peut-il bien étudier nom de dieu, il n’y a rien dans ce procès!). Bref, il s’implique.

Une scène m’a particulièrement fait rire : K. découvre, en quittant son bureau, un homme vêtu d’une superbe combinaison de cuir façon sado-maso fouettant deux autre hommes avec un phallus en plastique, cachés dans un placard de la banque.
Est-ce que tout est normal? Il me semble que oui.
Tente-t’on d’intimider K., à qui cette scène loufoque était destinée ?

On suggère alors à Joseph K. d’aller demander des conseils au peintre officiel du tribunal (oui, nous sommes d’accord que, comme K., nous aurions tous suivi ce fabuleux conseil). Celui-ci habite dans un débarras attenant au grenier-tribunal. Il faut marcher sur son lit pour entrer, c’est vraiment très petit et on y respire mal. Le peintre lui, est content car le loyer n’est pas cher. Ca va alors.

Je ne te révélerai pas comment tout ceci finit. Je pense que c’est impossible de s’en douter. (ou alors, c’est moi qui ne suis pas très fine). Et c’est là tout le sel de cette histoire absolument imprévisible.
Comme je te le disais, après avoir essuyé les premières difficultés à rentrer dans l’histoire, le style et le vocabulaire, on accroche indéniablement (même si on continue par moment à rencontrer ces mêmes difficultés, je ne te le cache pas). On est indigné avec Joseph, on le suit comme son ombre dans ses moultes démarches, on lui apporterai presque un petit café quand il travaille dur et tard sur son procès. On est presque plus touché que K. par tout ce qui lui arrive, on en arrive à être frustré de cette impression de profonde injustice sur une affaire qui n’avance pas.

A plusieurs moments, je me suis sentie totalement perdue dans cette histoire. Comme Joseph, qui attend. Comme l’histoire toute entière. C’est diablement bien fait, en fait.

Le procès est une superbe critique du système judiciaire en général, de la lenteur et de la lourdeur de toutes les actions administratives qu’il comprend.
Vraiment, c’est savoureux!
Et terriblement triste.

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